Chapitre 24 : L’histoire de Pierre, Hilda

Publié le par Charles


Bien que se sentant encore mal et qu’étant toujours alité, John avait dû répondre aux questions de la police sur la disparition de son fils. Il leur dit la vérité et raconta que ce dernier l’avait appelé peu avant le moment estimé de sa disparition. Il expliqua comment la conversation s’était terminée, lorsque Jean’ avait revu l’aileron qui avait disparu auparavant. L’inspecteur avec qui il avait parlé avait été très intéressé par ce détail, et avait posé de nombreuses questions sur le sujet au pauvre père, qui n’était malheureusement capable de répondre à aucune d’entre elles, sachant que son fils avait fait référence à un aileron et rien de plus.

Pierre ne l’avait pas quitté depuis son accident, mais jusqu’à maintenant il n’y avait pas eu de problèmes graves et les contrôles réguliers des médecins se passaient sans difficulté.

    Pierre ? demanda John.

    Oui ? répondit ce dernier.

    Tu ne parles pas souvent de toi, je me demandais simplement si tu avais voulu avoir des enfants à un moment de ta vie ?

    J’y ai pensé, à un moment, répondit Pierre sans en dire plus.

    Je ne veux pas te forcer à parler de quelque chose qui te gêne, dit John, je me demandais seulement.

    Lorsque j’avais aux alentours de vingt-cinq ans, j’ai eu une très grande histoire d’amour avec une fille de mon âge, elle s’appelait Hilda, c’était pour moi la plus belle fille que la Terre ait jamais portée. Nous étions bien, nous serions probablement restés ensemble pour toujours. Malheureusement sa famille était contre notre union et le jour où ils apprirent qu’elle était enceinte et qu’elle voulait vivre avec moi, ils eurent une dispute très houleuse chez eux. On n’est pas totalement sûr de ce qu’il s’est passé, mais apparemment, son père l’aurait giflée près des escaliers de leur appartement, qui était sur deux étages. Elle y serait tombée, se rompant la colonne vertébrale en plusieurs endroits. Hilda est morte assez rapidement sans que personne ne puisse l’aider, les secours étant bloqués dans les embouteillages si terribles de l’époque.

    C’est horrible, dit John, je suis désolé, je ne voulais pas te rappeler de si mauvais souvenirs.

    Ne t’en fais pas, répondit Pierre les larmes aux yeux, je repense à cela tout le temps. Il n’y a pas eu une heure dans ma vie depuis ce drame où je n’ai pensé à elle et à quel point nous aurions été heureux ensemble… Après l’accident, son père s’est tué dans son aérovoiture, la police a conclu à un suicide. Une semaine plus tard c’était l’anniversaire d’Hilda. J’étais seul chez moi, je passais mes journées à pleurer de chagrin, j’avais arrêté de travailler, je ne pouvais plus rien faire. Ce jour-là, je reçus un colis recommandé. Tu sais, de ceux qui étaient programmés pour aller tous seuls avec leurs petits réacteurs, à un endroit et à une heure pré-décidée.

    Oui je me rappelle, c’était sympa tous ses objets à déplacement programmé et à aéropropulsion, répondit John. Ils disparurent complètement avec l’arrivée des téléporteurs, c’est dommage.

    Oui, reprit Pierre. Et bien le colis avait été envoyé de l’adresse de la maison d’Hilda. J’espérais trouver quelque chose lui appartenant dedans. Mais lorsque je l’ouvris, je ne trouvai qu’un pistolet à eau à l’intérieur…

    Comme ceux qu’utilise l’armée ? demanda John, ceux qui sont capables de percer une plaque de dix centimètres d’acier à cinquante mètres ?

Les armes à feu avaient totalement disparu depuis que l’eau était devenue la source d’énergie mondiale. Leurs fabricants avaient découvert qu’ils pouvaient l’utiliser pour développer de tous nouveaux types d’armes, allant de l’arme de poing classique à celles de destruction massive. Les derniers essais par ordinateur de bombes à eau avaient montré que l’utilisation de seulement six d’entre elles suffirait à détruire toute trace de vie sur la planète.

    Oui, ce genre-là, répondit Pierre. Le père d’Hilda avait beaucoup de pouvoir et pouvait facilement obtenir ce genre de choses. C’est lui qui avait programmé le colis. M’envoyer cette arme était une invitation au suicide. Il pensait que j’étais au moins aussi responsable de la mort de sa fille que lui. Je suis resté bien longtemps l’arme dans la main, hésitant sur ce que je devais faire. Ma seule envie était de revoir Hilda, j’aurais aimé avoir la garantie de pouvoir être avec elle si je me tuais… Alors que je passais encore mes journées dans le désespoir, l’arme toujours sur une aérotable près de moi, je sentis comme une sensation étrange, comme si une vague chaude me recouvrait, cela ressemblait à la chaleur d’Hilda. Elle m’entourait complètement, puis elle se mit à se déplacer et je la sentis partir. Mais je ne voulais pas que cette chaleur me quitte, je l’ai donc suivie en allant dans la même direction qu’elle. Et cela me conduisit devant l’arme de son père. Je suis resté devant ne sachant pas quoi faire. La chaleur ne bougeait plus. Finalement je décidais de prendre l’arme dans ma main. La vague chaude se mit alors à se mouvoir de nouveau. Je fis mon possible pour la suivre jusqu’à ce qu’elle arrête ses déplacements. Je me trouvais en face du vide-ordure, l’arme dans la main. J’hésitais à la jeter, car je pensais encore à m’en servir pour rejoindre Hilda un jour. A ce moment-là, le verre de ma montre vola en éclats m’entaillant la main. La douleur me fit lâcher l’arme qui tomba dans le vide-ordure. Moins d’une minute plus tard une terrible explosion se fit entendre. Le père d’Hilda avait mis un système d’autodestruction très puissant dans l’arme, au cas où je ne me serais pas encore tué moi-même. Cela aurait détruit mon appartement, garantissant ma mort ou ma ruine si j’étais absent.

    Quelle histoire incroyable, dit John. Je me souviens d’une explosion dans l’accumulateur de déchets de l’immeuble, lorsque j’avais plus ou moins vingt-cinq ans, je ne savais pas que tu y étais lié, bien qu’involontairement…

    Oui et depuis ce jour la chaleur revient parfois les jours où je suis le plus déprimé. Elle me redonne de la force. C’est aussi l’une des nombreuses raisons pour lesquelles je ne suis jamais rentré dans un téléporteur, j’ai trop peur que la chaleur ne me reconnaisse plus, lorsque mes atomes auront été dispersés pour que je sois reconstruit plus loin avec d’autres… Pour moi, cette chaleur c’est l’esprit d’Hilda et de notre enfant qui me protège. La réponse à ta question est que, depuis cette histoire, je n’ai jamais voulu aller avec une autre femme, ni avoir d’autre enfant que celui qu’elle portait…

    Je comprends. Si seulement Jean avait pu avoir autant de chance que toi... Mais lui sa femme était bien vivante et n’a pas pu le protéger… Tout comme ce me fut impossible à moi non plus… Si je ne m’étais pas accroché à la vie jusqu’à maintenant et que j’étais allé retrouver sa mère, alors peut-être qu’elle et moi réunis, nous aurions pu aider notre pauvre fils… dit John, pleurant à nouveau.

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Publié dans Livre: Terre Bleue

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