Chapitre 20 : Dubaï
Après plusieurs heures de vol, Akira était enfin arrivé dans l’espace aérien de Dubaï. Il survolait la jungle qui recouvrait ce qui des siècles auparavant n’était qu’un désert. La région qui, il y a bien longtemps, se nommait les Emirats Arabes Unis était l’un des derniers havres de paix de la planète autant pour la nature que pour les animaux. Grâce aux capitaux qu’ils possédaient et à ceux qu’ils avaient su faire venir par une politique fiscale adéquate, ils avaient pu acheter les surfaces des déserts des pays avoisinants, laissant l’exploitation des ressources souterraines aux pays d’origines. Ils avaient développé la technologie solaire à son paroxysme recouvrant les déserts de plaques de plus en plus efficaces. Les premières étaient noires et les cellules photoélectriques qui s’y trouvaient produisaient, dans leur courte durée de vie, finalement moins d’énergie que celle qu’il avait fallu pour les créer. Puis, petit à petit, les premières plaques transparentes firent leur apparition, permettant de mettre plusieurs couches les unes sur les autres. Cette technologie ne cessa d’évoluer, autorisant la construction d’immeubles entiers, capables, grâce à leur capteur, de générer seuls suffisamment d’énergie pour tous les occupants. Mais lorsque le moteur à eau fut inventé, la Bélaud Inc. prit tous les pouvoirs sur Terre. Car si la technologie solaire devenait très intéressante elle n’était, du moins à l’époque, pas applicable sur toute la planète qui était encore recouverte d’eau et de nuages. Les Emirats Arabes Unis continuèrent d’utiliser majoritairement l’énergie solaire, cessant néanmoins les recherches de développement.
Ensuite les téléporteurs firent leur apparition. Les débuts furent difficiles et largement contestés. Mais dès que certaines personnes eurent commencé à s’y risquer les ventes explosèrent. Cela se produisit environ neuf mois après le début de la commercialisation de ces machines. Les gens avaient compris leur intérêt, tant sur les plans économique et touristique que pour leur temps libre et la liberté qu’elles leur donnaient. En trois mois, la planète en avait été couverte. Les gens s’interrogeaient sur la Galaxy Corporation. Comment celle-ci, n’ayant que quelques usines sur un petit astéroïde reculé de l’espace, avait-elle été capable de combler la demande sans jamais être en rupture de stock ? Avec cette invention la mondialisation devint totale, chacun pouvant vendre ou travailler où il voulait et comme il le voulait.
Dubaï constatant que les niveaux d’eau, même avant les téléporteurs, avaient beaucoup baissés, reprit son programme de développement et d’amélioration des plaques solaires, abandonnés quatre cents ans plus tôt et commença des recherches sur le contrôle et le maintient des nuages. Depuis 2634, grâce à tous leurs efforts, ils pouvaient irriguer leur sol autrefois désertique et en avait fait une jungle luxuriante, gardant juste les déserts voisins dont ils possédaient le sol et les gratte-ciels pour la production d’énergie.
En 2661 Dubaï avait voulu financer un développement spécial des téléporteurs pour qu’ils utilisent l’énergie solaire au lieu de l’eau. La Galaxy Corporation n’avait même pas cherché à leur donner d’explication, elle refusa catégoriquement en disant que son invention ne marchait qu’à l’eau, que c’était un litre par transport et que cela ne pouvait être changé.
L’ordinateur de bord d’Akira lui indiqua qu’il se trouvait au-dessus de l’endroit où il avait demandé à se rendre. Il se posa et sortit. L’air était frais et agréable. L’ancien paradis fiscal était maintenant un des seuls endroits au monde où les habitants sortaient encore dans les rues. Les téléporteurs ne s’y utilisaient que pour les transports en dehors du pays et étaient uniquement publics. Pour le reste, les gens se déplaçaient à pied profitant de la beauté de leur pays ou en véhicules totalement silencieux, qui captaient les rayons du soleil lors des jours qui étaient programmés ensoleillés et qui fonctionnaient avec une batterie les jours programmés pluvieux, cette dernière se rechargeant à l’énergie solaire lorsque l’engin stationnait dans le garage de l’appartement de son propriétaire.
Akira avait entendu parler de cette ville sans jamais s’y être rendu auparavant. Rien qu’au premier contact, il eut une envie fracassante d’y rester vivre. Il regarda un peu les alentours tout en humant bien fort cet air si agréable à respirer, air renouvelé naturellement par des arbres modifiés génétiquement pour produire plus d’O2. Il n’existait aucune comparaison avec l’air recyclé par machine qu’il connaissait.
Ensuite, il se dirigea vers l’entrée des locaux des Terres Bleues. Y avait-il dans ces bâtiments quelque chose susceptible de l’intéresser ? Mais l’auraient-ils fait venir de si loin si ce n’était pas le cas ? Non, il leur faisait confiance.
Il passa la porte et se présenta à la réception. Il fut surpris de ne voir aucun téléporteur près de l’entrée. Sur l’ensemble de la planète, tous les édifices en avaient au moins un à côté de la porte d’entrée (le plus souvent murée), mais après tout il était chez les Terres Bleues, les plus farouches détracteurs de ces machines.
― Bonjour Madame, dit-il, je suis à la recherche de Thomas King.
― Vous êtes Akira Kanzaki ? demanda la réceptionniste.
― Oui Madame, répondit l’ingénieur.
― Monsieur King m’a dit de vous envoyer directement dans son bureau lorsque vous arriveriez. Suivez le chien s’il vous plait.
Akira vit un robot-chien à ses pieds en train de remuer la queue.
― Je rêve, pensa-t-il, ils jouent encore avec ce genre d’antiquités par ici.
Les robots de compagnie avaient eu leur heure de gloire dans les années 2120 à 2160, tout particulièrement au Japon. Puis les nouvelles générations qui les avaient toujours vus s’en lassèrent et eurent presqu’une sorte de répulsion à leur égard.
Akira suivit le chien mécanique à travers les locaux jusqu'à une porte qu’il gratta de sa patte d’aluminium.
Thomas’ King dit alors à la porte de s’ouvrir. En voyant Akira il se leva immédiatement et vint le saluer.
― Monsieur Kanzaki ! Quel plaisir de vous voir à nouveau !
― Le plaisir est partagé, dit poliment Akira.
― Vous avez aimé mon chien ? demanda Thomas’ d’un air réjoui.
― C’est amusant, mentit l’ingénieur.
― Ah, alors vous aimez ! J’en ai toute une collection, je peux vous la montrer si vous le voulez !
― M’avez-vous fait venir pour cela ? demanda Kanzaki pour rappeler à Thomas’ la raison de sa venue.
― Non, non, bien sûr que non, répondit Thomas’, pardonnez-moi. Voulez-vous voir maintenant ce que j’ai à vous montrer ou préférez-vous aller dormir auparavant ? Je peux vous faire préparer une chambre si vous le désirez.
― Non merci, je ne suis pas fatigué. J’ai dormi en laissant le pilote automatique de l’aérovoiture.
― Dans ce cas suivez-moi, vous n’allez pas être déçu.
Thomas’ et Akira partirent ensemble dans les couloirs des locaux des Terres Bleues.
― Après notre entretien par puce, j’ai essayé d’appeler Léonard Rei, confia Akira.
― Je m’en doutais, répondit Thomas’ avec un sourire.
― Vraiment ?
― Vous êtes un chercheur non ? Faire des expériences est une partie de votre métier.
― C’est juste, admit Akira, justement à ce propos pourquoi Monsieur Rei est-il injoignable, sans même que le répondeur de sa puce prenne le message ? Aurait-elle été détruite ?
― Hum, c’est en effet une bonne hypothèse. Mais non, sa puce est toujours à sa place, en un seul morceau et en état de marche, d’ailleurs il est maintenant possible de le contacter. Mais ce serait une perte de temps, il sera bientôt de retour et vous aurez alors la possibilité de discuter ensemble de vive-voix.
― Alors pourquoi était-il injoignable ? insista Kanzaki se souvenant que Thomas’ lui avait dit par puce qu’il répondrait à toutes ses questions lorsqu’il arriverait à Dubaï.
― Vous savez que nous suivons de prêt tout ce qui est lié aux téléporteurs ? Et bien nous avons entendu parler d’un endroit en mer où plusieurs bateaux auraient eu des pannes.
― Des pannes de téléporteurs ?! s’exclama Kanzaki.
― Oui, mais pas seulement, des pannes générales allant des ordinateurs aux puces.
― Il n’y a pourtant jamais eu de panne de téléporteur en vingt ans, dit Akira visiblement très intéressé par le sujet.
― C’est pour cela que Léonard est allé voir sur place de quoi il en retournait. Et par précaution il avait fait désactiver toutes ses puces avant de partir, vous savez comme on fait pour les morts. C’était risqué mais nécessaire, car il semblerait que toutes les installations du bateau qui étaient en marche souffrent d’une panne définitive et irréparable.
Kanzaki écoutait Thomas’ sans parler tout en le suivant.
― On m’a raconté que trois marins sont partis à la recherche de celui dont on a retrouvé le bateau en panne totale. On retrouva à la dérive deux de ces bateaux dans le même état que le premier : en panne et sans les marins. Par contre le troisième bateau avait encore son pilote à bord, mais en deux morceaux… apparemment l’homme se serait décapité d’une manière ou d’une autre...
Akira dévisagea Thomas’.
― Je vous assure, c’est la vérité. Les analyses des restes de ce marin ont montré que toutes ses puces étaient en panne, dont celle de contrôle de l’angoisse qu’il s’était fait mettre dans le crâne après avoir eu des crises…
Les deux hommes étaient arrivés devant une grande porte.
― Ça va vous plaire, dit Thomas’ à l’ingénieur avant de demander à la porte de s’ouvrir.