Chapitre 4 : Jean’
Depuis son bateau répondant au nom de « Douce Irina », Jean’ regardait l’océan qui l’entourait. Il pouvait voir, devant lui au loin, des falaises qui étaient, il y a quelques centaines d’années, des crevasses marines sans fond… Mais finalement elles avaient bien un fond et les experts en la matière donnaient une espérance de vie d’entre six et huit ans au reste de l’océan.
Jean’ se demandait comment allait être sa vie après leur fin et même les dernières années avant cette échéance fatidique. De quoi allait-il vivre ? Est-ce qu’un jour son bateau toucherait la terre sans espoir de naviguer à nouveau ? Il faisait partie des quelques centaines de pécheurs qui harponnaient encore les animaux marins survivants pour divers milliardaires asiatiques qui le plus souvent étaient de hauts cadres de l’entreprise des téléporteurs. Jean’ vit un aileron passer devant lui à une centaine de mètres, il semblait assez gros, cela pouvait être un des derniers dauphins ne vivant pas en bassin de la planète. Les milliardaires n’aimaient pas manger des animaux d’élevage, le fait de tuer et de manger les derniers survivants d’une espèce était l’un des luxes les moins accessibles et les plus prestigieux.
Jean’ se rua vers la cabine pour se mettre devant son ordinateur de bord, il arma le système d’harpons et passa l’écran en mode thermique, prêt à tirer sur tout ce qui bougeait. Il regarda de tous les côtés mais ne trouva aucune trace de chaleur. Il n’y avait plus rien.
― Mais c’est impossible, s’écria Jean’ ! En tapant sur la paroi à côté de lui. Je l’ai vu, il doit être là !
Jean’ décida de prendre le risque de couper toute l’alimentation du bateau de manière à réinitier l’ordinateur de bord sans que celui-ci ne fasse aucune sauvegarde. Le fait qu’il ne soit pas capable de voir le dauphin devait venir d’un bogue. Ça ne lui était jamais arrivé auparavant, mais c’était la seule explication qu’il avait pu trouver à la faille de son système, qui normalement était capable de détecter sans problème ce qui pouvait être vu à l’œil nu quelques secondes auparavant.
Environ trente secondes plus tard l’ordinateur avait redémarré et était fonctionnel, Jean’ passa à nouveau en mode thermique.
― Toujours rien… déplora-t-il.
Mais cette fois-ci il ne pouvait pas savoir d’où venait cette absence de chaleur. Il s’était écoulé plus de deux minutes depuis qu’il avait vu l’aileron… Entre le temps d’armer les harpons, de passer en mode thermique une première fois, de bien chercher de tous les côtés, de penser avant de prendre la décision de réinitier le système, d’attendre les trente secondes que cela avait pris et de passer à nouveau en mode thermique… Pendant tout ce temps l’animal avait tout à fait pu s’échapper de l’œil de l’ordinateur… D’un autre côté si c’était la machine qui fonctionnait mal, sa proie pouvait tout à fait être juste à quelques mètres de lui sans qu’il ne le sache…
Jean’ décida de retourner sur le pont pour voir si par hasard il ne revoyait pas passer l’aileron. Il resta comme cela presqu’une heure à scruter cet océan à durée de vie limitée. Finalement il renonça et se rendit dans la cabine pour s’asseoir un moment. Il était fatigué, cela faisait plus de vingt-quatre heures qu’il n’avait pas dormi. Il était vraiment écœuré par ce qu’il venait de se passer… au prix où il avait payé son ordinateur de bord. D’autant plus que ramener du dauphin aurait été une très bonne source de revenu. Mais la chance avait été contre lui.
Il resta quelques minutes assis sans rien faire, à penser à ce qu’il s’était passé, puis décida de se changer les idées et d’appeler son père. Il posa la main contre son oreille et dit « Papa », il attendit quelques secondes avant d’entendre son père lui dire :
― Allo !
― Allo Papa, comment ça va ?
― Je vais bien, lui répondit John, je vais très bien et toi ? Tiens ! Je suis avec Pierre qui te dit bonjour.
― Dis-lui bonjour de ma part, répondit Jean’.
― Alors ça va ? insista John.
― Oui… enfin plus ou moins je viens de passer à côté d’une belle prise à cause d’un bogue dans mon ordinateur de bord.
― Un bogue dans ton ordinateur de bord ? interrogea son père. Je ne savais pas que les bogues existaient encore !
― C’est la seule explication que j’ai trouvée, répondit Jean’, je venais de voir un aileron dans l’eau et lorsque j’ai mis la vision thermique sur mon écran, seulement quelques secondes après, il n’y avait rien.
― Ah… je ne peux pas beaucoup t’aider… Tu sais la science et moi…
― Oui je sais…
Alors qu’il parlait avec son père, Jean’ se promenait sur le bateau en regardant l’eau tout autour de lui. C’est alors qu’apparut à nouveau un aileron.
― Papa, l’aileron ! Le revoilà ! Je te laisse ! S’exclama-t-il.
Il enleva la main de son oreille, coupant ainsi la communication, tout en fixant l’aileron qui se rapprochait de lui. Maintenant qu’il pouvait le voir de plus près, il constatait qu’il ne s’agissait pas d’un dauphin. Il n’avait jamais rien vu comme cela, il s’agissait en fait d’un aileron double et l’ombre sous l’eau laissait entrevoir comme une grande queue de plusieurs mètres de long.
― Mais qu’est-ce que c’est que ça ! s’étonna-t-il en regardant éberlué ce qui se trouvait à une dizaine de mètres de lui.
Deux réactions possibles s’ouvraient à lui : foncer dans la cabine une fois encore en espérant que cette fois-ci l’ordinateur fonctionnerait ou utiliser un harpon télécommandé. Il choisit cette dernière option espérant cette fois-ci ne pas rater sa chance. Même si cette chose n’était pas comestible, elle allait probablement le rendre riche et célèbre s’il arrivait à l’attraper.
Jean’ courut jusqu’au harpon télécommandé le plus proche, il mit le casque directionnel sur sa tête, prêt à diriger les déplacements du harpon par les mouvements de ses yeux. Il dit au casque de s’allumer. Il put alors voir de nouveau l’aileron et le visa. Tout à coup l’écran du casque se fit noir, Jean’ ne pouvait plus rien voir. Il arracha le casque de sa tête, exaspéré.
― Mais c’est pas vrai, quelle camelote de merde, il n’y a rien qui marche bien aujourd’hui ou quoi ?
Jean’ rechercha l’aileron, mais il ne le voyait plus. Il ne pouvait pas le croire, il était en train de le perdre une nouvelle fois. Il fit deux fois le tour du bateau et finalement le vit à nouveau. La forme était en train de faire des cercles autour de lui, elle nageait à très grande vitesse en agitant sa longue queue derrière elle. « Je ne vais pas te rater cette fois-ci », grommela Jean’ en agrippant un autre casque de harpon télécommandé. Après l’avoir fixé devant ses yeux, il dit au casque de s’allumer, mais cette fois-ci rien ne se produisit, l’écran resta noir. « Meeerrrddeeeeee » cria Jean’ en enlevant le casque de sa tête avant de le jeter à l’eau totalement hors de lui. Il prit le harpon dont le casque était maintenant dans l’eau et claqua contre la coque le système de télécommande le faisant exploser en plein de petites puces et morceaux de plastique de toutes les couleurs. « A la force de mes bras, c’est à la force de mes bras que je vais lui planter ! » hurla-t-il.
Il tenait le harpon qui n’était maintenant rien de plus qu’un pic de métal relié à une corde qui était attaché au bateau. C’est alors qu’il entendit un bruit, il n’avait jamais rien écouté de pareil, cela devait être la bête. Jean’ se mit en position sur l’avant du navire, prêt à lancer son arme. Il vit alors la bête se rapprocher en continuant de faire des cercles autour du « Douce Irina », mais cette fois-ci dans l’autre sens. Il y eut alors un gros choc. Jean’ tomba à la renverse laissant choir son harpon, ayant juste le temps de s’accrocher à la plus basse des rambardes de son embarcation. Il se hissa de nouveau sur la coque et se dirigea du côté où avait eu lieu le choc. Il ne vit rien d’anormal. Dans l’eau l’animal continuait de tournoyer autour du bateau. Jean’ la suivit des yeux, elle allait de gauche à droite, comme les aiguilles d’une montre. Tout en continuant de l’observer il la vit cette fois aller de droite à gauche, comme si arrivée en dehors du champ de vue de Jean’ elle faisait demi-tour pour repasser devant lui à nouveau. Jean’ la regardait faire, disparaître et revenir. Une fois à gauche, une fois à droite, de manière de moins en moins régulière. Finalement Jean’ comprit ce qu’il se passait lorsqu’il vit un aileron venant de gauche en croiser un autre venant de droite.
― Elles sont plusieurs !
Il se précipita dans la cabine espérant que cette fois-ci l’ordinateur pourrait lui montrer quelque chose ou au moins lui dire combien il y en avait. Lorsqu’il se présenta devant l’écran, ce dernier était éteint.
― Ordinateur allume-toi et dis-moi combien il y a de ces choses sous l’eau, demanda Jean’.
Mais rien ne se produisit. Jean’ retourna vers l’avant du bateau en courant. C’est alors qu’il put constater qu’il y avait maintenant des centaines d’ailerons qui tournoyaient autour de son embarcation dans tous les sens.
― Oh mon dieu, murmura Jean’.
Il entendit alors un cri, une sorte de hurlement bizarre. Les bêtes qui l’entouraient semblèrent réagir à ce son et se mirent à aller toutes dans le même sens pour faire leurs cercles autour du pêcheur.
Celui-ci se mit alors à tourner tout seul, doucement, comme entraîné par le courant que produisaient toutes les bêtes marines en faisant leur cercle.
― Il est temps de partir, on dirait ! s’exclama Jean’ en courant vers les commandes du « Douce Irina ».