Chapitre 2 : Pierre et John
Pierre Tomsky était en train de somnoler lorsque la voix de sa sonnerie lui annonça que son ami John était là. Pierre se leva et alla jusqu'à la porte pour le recevoir.
― C’est bon, porte, tu peux t’ouvrir, dit-il.
Celle-ci s’exécuta laissant apparaître son voisin du dessus. Passer dans les parties communes de l’immeuble n’était pas quelque chose d’amusant et voir toutes ces entrées scellées était bien déprimant.
― Comment vas-tu aujourd’hui ? lui demanda John.
― Oh moi tu sais ça va toujours, lui répondit Pierre en lui faisant un geste de la main pour l’inviter à entrer. Quoi de neuf ?
― Bah, rien de spécial… c’est vraiment triste toutes ces portes murées dans les étages… Tu te souviens de comment c’était avant ? Il y avait des paillassons, des noms sur les portes, dans l’ascenseur, il y avait toujours du monde, il fallait souvent faire la queue pour y monter… C’est sûr qu’à l’époque ça ne nous plaisait pas, mais qu’en j’y repense ça me manque…
― Oui… il n’y a plus du tout de contact humain maintenant avec les gens qui vivent pourtant juste à côté de chez vous… c’est dommage…
― Où est donc le bon vieux temps ! s’exclama John en riant avant de s’asseoir sur le canapé de Pierre pour soulager son vieux genou malade.
John aimait bien répéter ce genre de phrase que son grand-père lui disait lorsqu’il était petit. Cela lui faisait bizarre, ce n’était pas il y a si longtemps que cela, et pourtant c’était lui qui avait l’âge d’être grand-père maintenant et il vivait dans un monde qui n’avait plus rien à voir avec celui qu’il avait connu étant enfant.
― Les infos parlent encore du niveau des océans, dit John.
― Beaucoup de personnes en parlent et depuis des siècles…
― Tu te rappelles de tes cours d’histoire du collège ? demanda John.
― De certaines choses, pourquoi ? répondit Pierre.
― Tu te rappelles de ce que les gens pensaient il y a six cents ans ? Que le niveau des mers allait monter avec la fonte des glaciers ?
― Ils ne pouvaient pas savoir, répondit Pierre, et qui sait, s’il n’y avait pas eu les moteurs à eau peut-être que l’histoire leur aurait donné raison ! Mais tu sais quoi ? Tu me donnes envie de regarder un peu mon livre d’histoire numérique sur ce thème !
― Pourquoi pas ! fais-le venir ! répondit John.
Pierre appela donc son livre d’histoire numérique qui vint devant eux, après être sorti du téléporteur. En effet, les téléporteurs servaient aussi bien souvent à garder tous les objets dont on ne se servait pas quotidiennement, de manière à économiser de la place en les laissant dans des dépôts qui, la plupart du temps, se trouvaient à quelques mètres dans le sol d’un désert quelconque. Le livre d’histoire demanda « Comment puis-je vous être utile ? »
― Parle-nous du monde entre l’an 2000 et 2200 et de la révolution qu’a représentée le moteur à eau, demanda Pierre.
Le livre d’histoire numérique, après s’être connecté aux ondes cérébrales de ses auditeurs, leur envoya en quelques instants le message suivant :
― En l’an 2000 la production de l’énergie était principalement liée au nucléaire, au pétrole, au gaz, au charbon et à ce qu’on appelait alors les énergies renouvelables, qui consistaient entre autres à utiliser l’énergie solaire ou encore la force du vent. Lorsque le moteur à explosion fut découvert tout le monde disait et pensait que sa source d’énergie, le pétrole, se trouvait dans le sol dans des quantités presque infinies. Certaines personnes avertirent la population qu’un jour ou l’autre les réserves de pétrole disparaîtraient et qu’il faudrait alors trouver une alternative. Le nucléaire qui permettait d’obtenir de grandes quantités d’énergie connut le même problème avec ses premières centrales qui utilisaient l’uranium. Petit à petit face à une ample croissance démographique et des besoins toujours plus importants, les ressources en uranium se tarirent. La centrale à hydrogène sembla être une solution. Mais l’instabilité de la fusion de l’hydrogène avait entraîné l’explosion désastreuse de plusieurs de ces centrales, tuant plusieurs millions de personnes. Les énergies renouvelables se développèrent, mais étaient totalement insuffisantes pour combler les besoins de la population terrestre. Seuls quelques pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient avaient pu, grâce aux plaques solaires développées dans leurs déserts, connaître un véritable âge d’or, attirant toutes les personnes qualifiées et/ou fortunées. C’est l’arrivée en 2187 du moteur à eau, développé par la Bélaud Inc., qui révolutionna le secteur énergétique. Grâce à leur nouvelle invention, il était possible de produire de grandes quantités d’énergie à partir de la désintégration de l’élément H2O, l’eau. Des centrales à eaux furent construites sur toute la planète, puis des années plus tard dans les colonies spatiales. Comme pour le pétrole, les humains disaient avoir trouvé une source d’énergie infinie.
Le livre fit une pose. Deux secondes simplement s’étaient écoulées. Le procédé, consistant à envoyer directement le savoir contenu de la mémoire d’une machine dans le cerveau de la personne intéressée, était une autre des inventions du siècle qui avait beaucoup changé le système éducatif mondial. Les professeurs étaient devenus inutiles, il n’y avait plus que des programmateurs qui faisaient des livres numériques comme celui que possédait Pierre et des chercheurs qui continuaient de rajouter des informations dans les nouveaux modèles à partir des anciens écrits qu’ils pouvaient retrouver. La fin de l’Education Nationale avait entraîné des mouvements de grèves terribles et des manifestations d’une ampleur jamais vue jusqu’alors.
Le livre leur demanda de manière sonore s’ils désiraient recevoir davantage de détails sur cette partie de l’histoire, ce à quoi Pierre répondit que non.
― Merci livre, tu peux retourner à ta place maintenant, continua-t-il.
Le livre repartit vers la lumière bleue du téléporteur dans lequel il disparut.
― Une source d’énergie infinie… reprit John.
― Oui… les hommes sont bien naïfs… dit Pierre.
― Ou bien hypocrites…
― Quand on pense qu’il n’y a plus de lac, ni de mer et que les Océans qui étaient profonds de plusieurs milliers de mètres par endroit ont perdu plus de la moitié de la superficie qu’ils recouvraient avant…, dit Pierre. Tu sais quand j’étais petit j’allais avec mes parents dans une station balnéaire du nord de la France, je me baignais dans la Manche, c’était une eau froide, mais nous l’aimions. C’est triste de penser que maintenant ce n’est plus qu’un désert asséché…
― Oui…Le niveau des océans a tellement baissé…, déplora John.
― C’est beaucoup à cause des téléporteurs ça, les gens ne devraient pas utiliser une invention qui nécessite autant d’énergie. J’ai entendu dire que chaque transport consommait un litre d’eau ! Tu te rends compte ! Et les gens font plusieurs dizaines de transports par jour depuis vingt ans !
― Tu parles comme ceux de la branche Terre Bleue.
― Mais ils n’ont pas tort ! continua Pierre. Je ne suis pas d’accord avec leurs opérations musclées, mais quand même. Quand on pense qu’avant la Terre était appelée la planète bleue et que maintenant elle est en train de devenir une planète jaune… Dans moins de sept ans au rythme actuel il n’y aura plus une seule goutte d’eau !
Un bruit léger et aigu se fit entendre.
― Ah c’est mon fils qui m’appelle, dit John !
― Salue le donc de ma part, dit Pierre.
John mit sa main droite contre son oreille pour activer la communication avec son fils. La puce téléphonique était l’un des seuls gadgets qu’il avait en lui. Comme à beaucoup d’enfants, il lui avait été implanté plusieurs sortes de puces à la naissance pour que son organisme les accepte mieux et s’adapte à elles. Il en existait différents modèles, les moins onéreuses affichaient sous la peau, au niveau du poignet, le nom de la personne qui cherchait à vous joindre, et celles de dernières générations envoyaient directement l’information au cerveau, donnant l’impression d’avoir deviné l’identité de l’interlocuteur.